Table des matièresLes parrains de la sophrologie
Les bases conceptuelles de la sophrologie
1. La théorie des états et niveaux de conscience
2. Le schéma corporel comme réalité vécue
3. Le principe de réalité objective
4. Le principe d'action positive
Les techniques et leurs applications
1. La sophronisation de base
2. Les techniques spécialisées
3. Les relaxations dynamiques
La sophrologie en tant que réalité vécue
1. Tout bouge dans les techniques
2. Tout bouge chez les hommes
3. Tout bouge dans les formations
A. Donnars, M. Declerck
Société Française de Sophrologie et Institut de Sophrologie, 75015 Paris
Résumé
Créée dans les années soixante par le professeur Alfonso Caycedo, la sophrologie se définit comme « l'étude de la conscience ».
Inspirée à la fois de Schultz et de pratiques orientales, elle puise ses racines conceptuelles dans la phénomologie.
Elle recouvre un éventail de méthodes et d'applications :
Aujourd'hui, la sophrologie s'ouvre à de nouveaux domaines, tels que l'entraînement sportif, la pédagogie, les relations dans l'entreprise.
La question a donné lieu à un suffisant lot d'approximations pour mériter une approche en toute simplicité.
La sophrologie, c'est d'abord la création d'un psychiatre colombien, le professeur Alfonso Caycedo, qui lui a donné naissance, en lui donnant son nom, à Madrid en 1960. Et ceci est incontestable.
La sophrologie, c'est par définition l'étude de la conscience humaine, Ut consciencia noscatur. Et ceci est encore juste, à condition d'accorder à cette notion sa dimension la plus large, celle précisément que lui prête Caycedo :
« Nous entendons par « conscience » la force qui permet l'intégration de tous les éléments psychologiques et physiques de la personne humaine, c'est-à-dire la force qui l'anime. »(1)
La sophrologie, c'est dès lors un ensemble de méthodes dont le but va consister à modifier la conscience dans le sens de son renforcement. Et ceci représente sans doute l'essentiel. Pour autant, l'une des difficultés de la sophrologie tient à ce que, revendiquant d'être une discipline « à part », elle ne s'en inscrit pas moins sous de nombreux parrainages, tant sur le plan de ses bases conceptuelles que sur le plan de ses techniques qui peuvent parfois paraître étranges à un regard non préparé.
Il reste que, dans un contexte fortement médiatisé, la sophrologie ne s'est peut-être pas exprimée assez clairement sur ses méthodes et ses applications.
Sur ces différents points, nous allons essayer de nous expliquer.
Contrairement aux habitudes, nous ne nous attarderons pas trop sur les sources orientales de la sophrologie, illustrées par les voyages initiatiques de Caycedo (2) pour nous intéresser aux véritables pères spirituels de la sophrologie, à savoir Schultz et Husserl.
Schultz, parce qu'il a permis à Caycedo de trouver un substitut à l'hypnose dont il avait éprouvé à la fois la déceptivité en termes de résultats, et les limites, en termes conceptuels.
Dans Progrès en Sophrologie (3), Caycedo expose longuement ses emprunts à Schultz, au point que la relaxation sophronique de base peut paraître calquée sur le training autogène, si ce n'est que celui-ci implique peut-être une plus grande directivité.
Husserl, peut-être pour des raisons similaires, en ce sens qu'il a procuré à la sophrologie les racines théoriques dont la privait – du moins à l'origine – l'aversion de Caycedo pour la psychanalyse.
Grâce à Binswanger, Caycedo noue avec l'héritage phénoménologique des liens qui vont s'exprimer à travers deux notions fondatrices :
Elles consistent en :
On peut dire que chacune de ces notions a donné lieu à débat sous le prétexte – justifié – qu'elles n'étaient pas exclusives à la sophrologie. Nous allons essayer de démontrer en quoi consiste leur originalité.
1. La théorie des états et niveaux de conscience
Elle se résume dans ce double éventail qui fait apparaître :
On a prétendu, avec quelque raison, que l'idée n'était pas neuve puisqu'elle se trouve déjà, à quelques variantes près, chez Janet (5). Ce qui est nouveau chez Caycedo, comme nous aurons l'occasion de le constater, c'est moins le concept que la façon de s'en servir : en l'occurrence, c'est la répétition d'exercices au niveau sophroliminal, soit dans une bande* particulièrement sensible et propice au changement qui va ouvrir à la possibilité de modifications durables de l'état de conscience.
* Cette bande sophro-liminale a fait l'objet de travaux d'électro-encéphalographie quantitative. On se réfèrera à la mise au point de Pierre Etévenon au 26è congrès de la SFS de décembre 1992.
2. Le schéma corporel (SC) comme réalité vécue
Il représente sans doute le principe le plus important de la sophrologie, sous cette réserve que c'est la seconde moitié de la proposition – « comme réalité vécue » – qui mérite l'intérêt, en ce sens qu'elle recouvre à la fois :
Ces deux points le distinguent radicalement du schéma corporel des neurophysiologistes.
En fait, il s'agit – et c'est encore une fois, ce qui fait son intérêt – d'un concept opératoire, qui interviendrait comme témoin de réalité et d'identité.
Il y aurait, comme le démontre la clinique, un parallélisme entre la prise de conscience progressive du schéma corporel et l'accession du Moi au principe de réalité, au travers de trois phases qui ont pu être répertoriées :
3. Le principe de réalité objective
Une notion assez aberrante pour des psychologues habitués à considérer essentiellement la réalité psychique, et même ambiguë pour des sophrologues appelés à définir leur réalité objective.
Il apparaît à l'évidence que, dans l'intention de Caycedo, cette réalité objective, pièce maîtresse de l'alliance sophronique, avait pour principal objet de dissocier celle-ci du transfert analytique dont il dénonçait, par ailleurs, le caractère à la fois dominateur et fantasmatique.
Pourtant, quand on lit la définition que Caycedo donne de la réalité objective : « ...la nécessité de se rendre compte de l'état de sa propre conscience : ensuite, de tenir compte de l'état de conscience de la personne ou des personnes qu'il entraîne par les procédés sophroniques, et enfin du rôle que joue sa propre réalité face à son malade. » (7), on se rend compte qu'on n'est pas très loin de la reconnaissance du transfert et du contre transfert et des précautions que tout psychanalyste prend à leur égard.
Alors, que retenir de ce principe de réalité objective, sinon que dans un domaine qui reste aussi proche de la suggestion, il importe particulièrement de mettre l'accent sur la liberté du patient, ou que, dans une attitude proprement phénoménologique, il convient d'insister sur l'esprit de « partenéréité » qui conditionne la rencontre.
4. Le principe d'action positive
Pour celui-ci, peu de problèmes d'entendement, si ce n'est le risque d'être confondu avec une pseudo-méthode Coué, dont on sait à quel point elle a souffert de vulgarisation jusqu'à être réduite à l'exemple populaire du « verre à moitié plein ou à moitié vide » (8)
Plus sérieusement, la positivation en sophrologie se situe à plusieurs niveaux :
Globalement, et comme nous aurons l'occasion de l'éprouver au travers de différentes méthodes, la positivation résulte d'une conviction, elle aussi construite en réaction à l'analyse, qu'il paraît plus efficient d'exploiter la part de positif incluse dans chaque histoire et dans chaque situation, plutôt que d'en extraire – péniblement – le négatif.
Nous constaterons que certains successeurs de Caycedo – notamment ceux de l'école française – nourris de psychanalyse, ont été appelés à composer avec cette notion de positivation pour en faire, plus qu'un conditionnement* une nouvelle ouverture des « possibles »
* Comme peuvent l'entendre rapidement certains patients, peu accessibles au concept de réduction phénoménologique.
On peut distinguer dans la pratique sophrologique « orthodoxe », en fonction de leur point d'application et de leur intentionnalité, trois types de techniques : la sophronisation de base (SB), les techniques spécialisées, les relaxations dynamiques (RD).
1. La sophronisation de base
Elle constitue la porte d'entrée à toutes les méthodes sophrologiques.
Le principe en est simple : il s'agit de mettre le patient, au moyen d'une pratique respiratoire appropriée, dans un état de relaxation profonde qui correspond au seuil sophroliminal précédemment évoqué, là où il devient relativement indifférent aux stimulations du monde extérieur, en revanche attentif à ses sensations cénesthésiques et particulièrement réceptif aux suggestions du thérapeute.
Cet état se traduit plus généralement par des ondes alpha sur l'électro-encéphalogramme et pourrait être assimilé à une sorte d'état préconscient, en termes analytiques.
Outre qu'elle familiarise le patient avec l'attitude sophronique, la sophronisation de base suffit souvent à traiter les troubles liés aux situations extrêmes (9) de la vie moderne – stress, anxiété, nervosisme – ainsi que leurs composantes psychosomatiques : maux de tête, insomnies, troubles du comportement alimentaire, etc.
2. Les techniques spécialisées
Elles procèdent de la sophronisation de base, à ceci près qu'elles se proposent, à travers le terpnos logos et à partir d'un schéma approprié, soit de préparer à une épreuve déterminée, soit de réduire un symptôme ou un empêchement à vivre :
3. Les relaxations dynamiques
Elles constituent certainement les techniques les plus difficiles à pénétrer pour un non-initié, dans la mesure où elles peuvent s'apparenter, vues de l'extérieur, tantôt à des mouvements de gymnastique, tantôt à des postures de méditation.
Cependant, ce sont peut-être ces relaxations dynamiques qui expriment le plus complètement la vocation de la sophrologie, s'agissant, à travers les différents degrés, de partir « du corps », du corps vécu, pour accéder à un renforcement et à un élargissement optimum du champ de conscience.
Elles sont au nombre de trois au départ ; elles sont quatre aujourd'hui avec chacune de nombreuses déclinaisons*, suivant en cela les progrès propres de la technique et les niveaux d'aspiration des sophrologues, Caycedo en tête.
Le premier degré ou RDI se veut essentiellement un exercice de concentration axé sur la prise de conscience du schéma corporel, mais du schéma corporel en termes kinesthésiques – à la différence de la sophronisation de base, centrée sur les sensations cénesthésiques. D'où cette succession de phases de mobilisation et de récupération qui donnent lieu à des vécus convergents quant à l'appropriation de « l'énergie », à un meilleur positionnement du corps dans l'espace et vis-à-vis des autres.
La RDI a donné notamment des résultats expérimentalement constatés dans des cas de phobies posturales, où un rapport a pu être établi entre la phobie et l'appréhension du corps dans l'espace, que ce soit sous l'angle de l'oculomotricité ou de la posture debout.(10)
Le deuxième degré ou RDII se veut une étape contemplative, ouverte à l'imagerie mentale, dans le but de mettre en évidence la séparation entre le corps – limité – et la conscience – théoriquement illimitée. D'où des propositions comme le voyage en dehors du corps ou l'auto-perception des 5 sens, indépendamment de l'objet perçu.
Les degrés suivants empruntent à la méditation et plus particulièrement à la méditation zen, la conscience enveloppant le corps, puis donnant l'accès au monde, aux autres et à l'espace-temps(11).
* Chacune subdivisée en 3 étapes
Il est clair pour tout le monde que le tableau que nous venons d'esquisser, tant en ce qui concerne les principes que les méthodes de la sophrologie, ne constitue qu'une représentation statique de la sophrologie, certes nécessaire pour comprendre le reste, mais qui ne tient compte ni des mouvances, ni de la diversité.
Or, la sophrologie aujourd'hui – et c'est ce qui assure sa vitalité – est essentiellement questionnement et multiplicité. Certes, elle reste très attachée, dans tous les sens du terme, à Caycedo qui, non content de l'avoir enfantée, n'a eu de cesse de la structurer, de la nourrir et de veiller à sa transmission au travers, notamment, l'université qu'il a créée à Andorre et qui reçoit chaque année les candidats au Master.
Pour autant, tout bouge à l'entour.
1. Tout bouge dans les techniques
On a pu deviner, à la lecture même des techniques, que des approches aussi différentes ne sauraient convenir à tous au même degré. Bien entendu, il y a des tempéraments qui se sentent bien d'une sophronisation de base aménagée en relaxation analytique, d'autres plus à l'aise avec des méthodes plus franchement thérapeutiques, comme la sophro-acceptation progressive ; d'autres, enfin, qui apprécieront les visées prophylactiques et humanistes des relaxations dynamiques des troisième ou quatrième degrés.
Au-delà même des préférences personnelles s'est posé très vite – pour les cliniciens – le problème des techniques recouvrantes et découvrantes. Pour une phobie, d'apparence simple, combien de structures phobiques et d'histoires complexes dont nous savons que le symptôme n'est qu'un avatar qui reparaîtra sous le premier déguisement venu, si nous nous contentons de le « recouvrir » ?
Ainsi la sophromnésie – une technique qui pourtant se réfère à l'orthodoxie caycédienne, même si elle a été considérablement approfondie en France par Jacques Donnars – évoque de façon évidente Freud première manière quand les sursauts du corps permettaient de faire resurgir les traumatismes du passé (12), en même temps qu'elle évoque les potentialités ouvertes par la tridimensionnalité des temps dans une interprétation phénoménologique.(13)
2. Tout bouge chez les hommes
Les praticiens étaient déjà assez disparates dans la première génération : des dentistes, des médecins, des psychiatres, des kinésithérapeutes, des sages-femmes, des obstétriciens, ...ils ont été rejoints par ceux qu'on attendait le moins :
Rejoints aussi par d'autres professionnels :
3. Tout bouge dans les formations
Les divergences apparentes – fissures Paris-province, généralistes-spécialistes – et les particularismes nationaux – l'Espagne ombrageuse, la Belgique chaleureuse avec Boon et la Suisse fidèle avec Abrezol ne font guère que refléter des différences de génération et de situations.
La vraie distinction, sans qu'il soit question de divergence, opposerait plutôt :
Quoi qu'il en soit, de ces querelles « de chapelles », l'essentiel demeure, à savoir que la sophrologie s'est imposée dans l'éventail thérapeutique comme susceptible de faire le pont entre les thérapies corporelles et l'étude de la conscience jusqu'à y intégrer, quel que soit le nom qu'on lui donne, la part de l'inconscient.
1. CAYCEDO A (1991) – L'aventure de la sophrologie, Paris Ed. Retz
2. CAYCEDO A (1977) – La India de los yoguis, Barcelone Ed. Andes internacional ; (1966) Letters of Silence, New Delhi, Bhawnani & Sons
3. CAYCEDO A (1969) – Progresos en sofrologia, Progrès en Sophrologie, Londres/Barcelone, Ed. Emégé
4. BINSWANGER L (1971) – Introduction à l'analyse existentielle, Paris Editions de Minuit
5. PREVOST Cl-M (1973) – Janet, Freud et la Psychologie Clinique, Paris, Payot PB
6. DECLERCK M (1985) – Le schéma corporel en sophrologie, thèse de doctorat en psychanalyse, directeur J. Gagey
7. CAYCEDO A (1972) – Dictionnaire abrégé de sophrologie et relaxation dynamique, Barcelone, Ed. Emégé
8. CUVELIER A (1987) – Hypnose et suggestion de Liébeault à Coué, Presses universitaires de Nancy
9. RIVOLIER J (1989) – L'homme stressé, Paris, Ed. PUF. Rivolier J (avril 1989) Prévention et situations extrêmes, in Neuro-Psy, Vol. 4 n°4, Paris
10. FRITSCH JM (1982) – Importance de la relaxation sophronique en posturographie, thèse de médecine
11. DONNARS J (1992) – Pour Introduire aux méthodes de relaxation dynamique, Paris, Ed. Jacques Donnars
12. LYOTARD JF (1989) – Emma, in Nouvelle revue de Psychanalyse, n° 39, 43-70
13. SUTTER J, BERTA M (1991) – L'anticipation et ses applications cliniques, Parsi PUF, coll. Nodules